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L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

Le plateau, documents à l'appui

Grand air

Un loup, deux constats, six éleveurs : la nuit du 12 avril

Onze brebis, deux constats, six éleveurs concernés. Six jours après, aucun dossier n'a bougé. Ce que le constat établit, ce qu'il n'établit pas, et ce que les trois procédures précédentes disent du délai réel : six semaines, quand l'indemnisation tombe.

Ana-Lucia FerreiroLecture : 6 min

Carte de la nuit du 12 avril : courbes de niveau, deux parcelles, onze points de decouverte
Les deux parcelles, le parcours reconstitué et les points de découverte, dans la nuit du 12 avril 2026.

Les deux constats de prédation ont été dressés le 12 avril entre neuf heures et treize heures trente, sur deux exploitations distantes de deux kilomètres trois, en bordure de la Sylve-Noire. Onze brebis sont concernées : huit trouvées mortes, deux euthanasiées dans la journée, une jamais retrouvée.

Cet article ne dit pas s'il s'agissait d'un loup. Il rapporte ce que les deux constats écrivent, ce qu'ils ne peuvent pas écrire, et ce qui se passe ensuite — c'est-à-dire la partie que personne ne raconte, parce qu'elle n'a pas lieu la nuit mais dans des dossiers.

Onze brebis, deux exploitations, six éleveurs

Le décompte mérite d'être posé, parce qu'il est le premier endroit où le récit public se déforme. Deux exploitations ont perdu des animaux. La première, un lot de cent vingt brebis sur vingt-deux hectares, en a perdu six — cinq adultes et une agnelle. La seconde, un lot de quatre-vingt-quinze bêtes, en a perdu cinq, dont l'animal disparu.

Les six éleveurs concernés ne sont donc pas six éleveurs qui ont perdu des bêtes. Deux ont subi des pertes ; les quatre autres tenaient des lots sur des parcelles contiguës et se trouvent, du fait des deux constats, dans le périmètre où les mesures de protection deviennent la condition des aides. Ils n'ont rien perdu et ils sont concernés : les deux choses sont vraies, et les confondre est la manière la plus rapide de rendre le sujet incompréhensible.

Deux constats, deux conclusions, les mêmes lésions

Les deux procès-verbaux du 12 avril décrivent les lésions dans des termes presque identiques : morsures à la gorge et à l'arrière-train, écartement des canines mesuré à trente-deux millimètres sur la première exploitation, trente-quatre sur la seconde. Cette plage est celle du loup ; elle est aussi celle d'un chien de grande taille, et l'agent l'écrit dans les deux cas.

Le premier constat conclut « loup non écarté ». Le second conclut « cause indéterminée ».

La différence ne tient ni aux lésions, ni aux distances, ni à l'heure. Elle tient à un seul fait, consigné en page trois du second procès-verbal : deux carcasses avaient été déplacées et rassemblées près du portail avant l'arrivée de l'agent. L'éleveur les avait tirées hors de la pâture au petit matin, comme il le fait chaque fois qu'un animal meurt, et comme le lui impose d'ailleurs l'équarrissage. Ce geste rend impossible l'analyse de la scène — position, traces, sens de l'attaque —, et l'agent ne peut plus qu'indiquer qu'il ne conclut pas.

Personne ne lui avait dit de ne pas y toucher. La consigne existe, elle figure dans une plaquette diffusée en 2019, et aucun des six éleveurs ne l'avait vue.

On m'a expliqué après. J'ai fait ce qu'on fait depuis toujours quand une bête meurt : on la sort du pré. C'est ce geste-là qui m'a coûté le dossier, pas la nuit.

L'éleveur de la seconde exploitation, quatre-vingt-quinze brebisEntretien sur l'exploitation, avril 2026

Ce qui est dû, et ce qui sera versé

Le barème est public. Une brebis adulte de race rustique vaut cent soixante-huit euros, une agnelle cent dix-huit. S'y ajoute une indemnité forfaitaire de pertes indirectes, fixée à douze pour cent du montant des pertes directes, censée couvrir le dérangement du lot, la recherche des animaux dispersés et la remise en état des clôtures. Un animal disparu sans corps n'est pas indemnisable.

Sur la première exploitation, cinq adultes et une agnelle font neuf cent cinquante-huit euros, plus cent quinze euros de pertes indirectes : mille soixante-treize euros. Sur la seconde, la conclusion « cause indéterminée » n'ouvre aucun droit : zéro euro pour cinq bêtes, dont quatre dont personne ne conteste qu'elles ont été tuées.

Onze brebis, mille soixante-treize euros. C'est le chiffre à retenir, et il ne recouvre pas ce que la nuit a coûté. Le premier éleveur a passé deux jours à récupérer un lot dispersé sur trois parcelles et quatorze heures à reposer mille quatre cents mètres de filet électrifié arraché, pour six cents euros de matériel. Le forfait de pertes indirectes couvre les cent quinze euros : rapporté aux seules heures de clôture, il paie huit euros vingt de l'heure.

Les six éleveurs décrivent tous, en outre, une baisse de fertilité après un dérangement nocturne. Aucune pièce du dossier ne l'établit, aucun protocole ne le mesure sur le plateau, et le barème ne le prévoit pas. C'est noté ici comme ce que c'est : une observation convergente et non établie.

  • 11brebis

    concernées dans la nuit du 12 avril 2026

  • 2constats

    dressés le jour même, sur deux exploitations

  • 1 073

    montant total qui sera versé, pour l'une des deux

  • 44jours

    délai médian des trois procédures précédentes

Six semaines, et une analyse qui arrivera après tout le monde

Le délai réel ne se lit pas dans les textes, qui n'en fixent aucun. Il se lit dans les trois constats précédents du plateau — mai 2023, août 2024, juin 2025 — pour lesquels les dates de constat et de versement sont connues : quarante et un, quarante-quatre et quarante-sept jours. La médiane est de quarante-quatre jours, soit six semaines. Six jours après la nuit du 12 avril, le premier dossier est en instruction et le second est clos.

Un écouvillon a été prélevé sur chacune des deux exploitations, pour analyse génétique. Le résultat revient en onze semaines en moyenne. Il ne figure dans aucun des deux dossiers d'indemnisation : cette analyse sert au suivi de la population, pas à la réparation, et personne ne rouvre un dossier clos parce qu'un laboratoire a répondu deux mois plus tard. Autrement dit, la seule pièce capable de dire ce qui s'est passé arrive après que tout a été décidé, et elle n'est envoyée à aucun des six éleveurs.

Une dernière chose est régulièrement affirmée sur le plateau, et elle n'est pas établie non plus. Les coupes sanitaires ont ouvert trois cents hectares de couvert dans la Sylve-Noire depuis 2021 ; plusieurs éleveurs y voient la cause des circulations nouvelles, et la coïncidence de calendrier est réelle. Aucun relevé ne la documente, aucun suivi n'existe à cette échelle, et ce qui se remarque sur cinq ans dans un massif de quatre mille sept cents hectares n'est pas une démonstration. Cela méritait d'être écrit ici plutôt que répété ailleurs.

Je n'ai rien perdu et je dois installer un chien, des filets et faire garder. Je ne dis pas que c'est injuste. Je dis qu'on m'a mis dans un dossier sans jamais m'écrire une ligne.

Un éleveur des quatre parcelles voisines, sans perteRéunion du groupement pastoral, avril 2026