Aller au contenu
L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

Le plateau, documents à l'appui

Grand air

Trente ans de relevés au col : ce que dit le carnet du garde

Un carnet, une mesure par jour, depuis 1996. Trente ans plus tard, la série donne +1,4 °C de moyenne annuelle et dix-huit jours de neige au sol en moins. Voici ce qu'elle permet de conclure, et ce qu'elle ne permet pas.

Ana-Lucia FerreiroLecture : 6 min

Diagramme en barres signees de l'ecart annuel a la moyenne 1996-2005 au col des Trois-Vents
L'écart de chaque année à la moyenne de la décennie 1996-2005, relevé au col des Trois-Vents.

Le carnet est un registre à couverture toilée, format écolier, et il y en a onze. Ils tiennent dans une caisse à munitions posée sous l'établi du refuge du col des Trois-Vents, à 1 512 mètres. Sur la première page du premier, une date : 1ᵉʳ janvier 1996.

Depuis, quelqu'un est monté chaque matin relever une température, une hauteur de neige et un cumul de précipitations. Trente ans. Dix mille neuf cent cinquante-huit jours, dont deux cent quatorze manquants — les trois hivers d'un arrêt maladie, en 2007, 2008 et 2013.

Une série continue de trente ans au même endroit, avec le même protocole, est un objet rare. Elle mérite d'être traitée comme une donnée, c'est-à-dire d'être décrite avant d'être citée. C'est ce que fait cet article : d'abord la méthode et ses défauts, ensuite les chiffres.

  • 30ans

    de relevés quotidiens au col des Trois-Vents

  • +1,4°C

    de moyenne annuelle entre les décennies 1996-2005 et 2016-2025

  • −18jours

    de neige au sol, sur la même comparaison

  • 214jours

    manquants sur 10 958, soit 2 % de la série

Ce qui est relevé, et comment

Le protocole n'a pas changé depuis 1996, et c'est la principale qualité de cette série.

Chaque matin à huit heures, sous un abri normalisé installé à trente mètres du refuge, à l'écart du mur et du chemin : la température minimale et la température maximale des vingt-quatre heures écoulées, lues sur un thermomètre à index. À deux pas, un pluviomètre manuel de deux cents centimètres carrés, vidé et mesuré à l'éprouvette. Enfin, la hauteur de neige au sol, lue sur une perche graduée plantée dans le pré nord, et la mention « neige au sol oui/non » qui, seule, fournit le second chiffre de cet article.

Trois précisions comptent. La moyenne quotidienne est la demi-somme du minimum et du maximum, convention constante sur toute la série. Un jour de neige au sol est un jour où la perche indique au moins un centimètre à huit heures, pas un jour où il a neigé. Et les deux cent quatorze jours manquants n'ont jamais été comblés par estimation : ils sont laissés vides, et les moyennes annuelles concernées sont calculées sur les jours disponibles.

Fac-simile d'une double page du carnet de releves du col des Trois-Vents
Une double page du carnet : dates, minimum, maximum, hauteur de neige, précipitations, et la colonne d'observations.Reconstitution graphique — L'Écho des Hauts

Quatre ruptures, et ce qu'on en fait

Une série longue n'est jamais homogène. Celle-ci porte quatre ruptures, toutes documentées dans la colonne d'observations, ce qui est exceptionnel et ce qui la sauve.

2004 — l'abri a été déplacé de quarante mètres, la haie ayant fini par l'ombrager. Le garde a maintenu les deux emplacements pendant dix-huit mois. La comparaison donne un écart moyen de +0,3 °C sur les maxima de l'ancien site ; toute la série antérieure a été corrigée de cette valeur, et le double relevé figure dans les carnets.

2011 — l'observateur a changé. Le second relève à huit heures trente. Sur un thermomètre à index, l'heure de lecture décale l'attribution du minimum au jour précédent ou au jour courant, jamais sa valeur. L'effet est nul sur la moyenne annuelle, réel sur un jour donné.

2016 — le thermomètre à index a été remplacé par une sonde électronique. Douze mois de mesures parallèles montrent un biais froid de 0,2 °C sur les minima. Correction appliquée, série antérieure inchangée.

Le pluviomètre, sur toute la période. Un pluviomètre manuel non chauffé sous-capte la neige de 20 à 40 % selon le vent, et le col en reçoit. Les cumuls de précipitations de cette série ne sont donc pas exploitables en montagne, et ils ne sont pas utilisés ici. Seuls la température et la hauteur de neige le sont.

Ces corrections sont modestes en valeur — trois dixièmes de degré, puis deux. Rapportées à un signal de 1,4 °C, elles pèsent. C'est pourquoi elles sont écrites ici plutôt que renvoyées à une note.

Je ne fais pas de la science, je remplis une ligne. Ce qui compte, c'est que je la remplisse le jour où il fait moins quinze et le jour où il n'y a rien à dire. Les jours où il n'y a rien à dire sont les plus utiles, et ce sont ceux qu'on saute quand on se croit intelligent.

Le garde du refuge du col des Trois-Vents, en poste depuis 2011Entretien, décembre 2025

Ce que la série permet de dire, et ce qu'elle ne permet pas

Elle permet de comparer deux décennies au même point, avec le même protocole. La moyenne annuelle passe de 4,2 °C sur 1996-2005 à 5,6 °C sur 2016-2025 : +1,4 °C, soit 0,47 °C par décennie. Le nombre de jours avec neige au sol passe de 121 à 103 : −18 jours. Ces deux résultats sont robustes aux corrections décrites plus haut, et le second l'est même sans elles, puisqu'une perche graduée ne dépend d'aucun étalonnage.

Elle ne permet pas trois choses, et il faut les dire avec la même netteté.

Elle ne dit rien du plateau. C'est un point, à 1 512 mètres, sur un col exposé. La station automatique la plus proche est à 28 kilomètres et à 640 mètres d'altitude : elle ne mesure pas le même climat, et aucune interpolation sérieuse ne relie les deux. Ce qui est établi ici est établi ici.

Elle ne dit rien des extrêmes. Un relevé quotidien à heure fixe manque les pointes, et les indices d'événements rares demandent des pas de temps plus fins que ceux d'un carnet.

Elle n'établit aucune cause. Une série de mesures constate ; elle n'attribue pas. Le rapprochement avec ce qui se passe ailleurs sur le plateau — les 41 % de la retenue de la Fauge en août 2025, les 41 jours d'ouverture de Monteclair 1450, les 300 hectares d'épicéa scolytés — est légitime comme faisceau, jamais comme démonstration. Un carnet de refuge ne prouve pas une causalité ; il fournit ce qui manque presque partout ailleurs, une mesure locale, continue et honnête sur ses défauts.

La série complète, jour par jour, corrections comprises et jours manquants signalés, accompagne cet article. C'est la première fois qu'elle sort de la caisse à munitions.