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L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

Le plateau, documents à l'appui

Économie locale

Ce que la filature payait, ce que la scierie paie

Un bulletin de paie de 1983 en euros constants, une grille de scierie de 2026. La comparaison ne donne raison ni à ceux qui regrettent la filature ni à ceux qui célèbrent la reconversion. Elle donne des chiffres.

Théo BrissacLecture : 5 min

Diagramme en barres des deux niveaux de salaire, filature 1983 et scierie 2026, en euros constants
Les deux niveaux de salaire, ramenés en euros constants.

Deux discours circulent sur le plateau depuis quarante ans, et ils ne se parlent pas. Le premier dit que la filature payait mal, que sa fermeture a été douloureuse mais que le territoire s'en est relevé par la forêt. Le second dit que 214 emplois industriels ont été remplacés par 34, et que le reste est une figure de style.

Les deux sont vérifiables. Ce troisième épisode du dossier ne les arbitre pas : il les met devant les mêmes chiffres, et laisse voir où chacun a tort.

  • 214salariés

    à la filature au dernier jour, dont 168 femmes

  • 34salariés

    à la scierie Vaubernier en 2026

  • 1 776

    le salaire d'entrée de 1983, ramené en euros de 2026

  • 2 070

    la grille d'embauche de la scierie en 2026

  • 14mois

    que 2 postes de scieur ne sont pas pourvus

La méthode, avant les résultats

Un salaire de 1983 ne se compare pas à un salaire de 2026 en le regardant. Il faut le ramener en euros constants, c'est-à-dire corriger l'inflation cumulée sur quarante-trois ans, et comparer des bases homogènes : salaire brut hors primes, pour un temps plein, à qualification équivalente.

C'est ce dernier point qui est le plus délicat. Une ouvrière de la filature au bobinage et un scieur de tête en 2026 ne font pas le même métier, et l'un des deux exige une qualification que l'autre n'exigeait pas.

Le document de départ est un bulletin de juin 1983, conservé par une ancienne bobineuse et communiqué à la rédaction : 3 640 francs bruts pour 169 heures, hors primes. Converti au taux légal, cela fait 555 euros courants ; l'indice des prix ayant été multiplié par 3,2 depuis, ce salaire vaut 1 776 euros de 2026.

Ce que le calcul donne

En euros constants, la grille d'entrée de 2026 est supérieure à celle de 1983. L'écart n'est pas spectaculaire, mais il est net, et il va dans le sens que le premier discours annonce : 2 070 euros contre 1 776, soit 294 euros et 16,6 % de plus, et 2 290 euros après trois ans d'ancienneté.

Le second discours a raison sur autre chose : le nombre. Là où la filature faisait vivre 214 foyers, la scierie en fait vivre 34, et deux de ses postes sont vacants depuis quatorze mois faute de candidats qualifiés sur le plateau. Un salaire plus élevé, distribué six fois moins.

Et distribué moins souvent qu'il ne pourrait l'être : ces deux postes ne manquent pas de candidats parce que la scierie paierait mal en 2026, mais parce qu'elle paie 380 euros nets de moins que les employeurs de la vallée qui recrutent la même qualification. Le salaire de 1983 n'avait pas ce concurrent-là : les deux entreprises en question ont ouvert, l'une en 1997, l'autre en 2011.

La masse en donne la mesure. Aux niveaux de 1983 ramenés en euros de 2026, la filature versait de l'ordre de 4,75 millions d'euros bruts par an à des habitants du plateau. La scierie en verse 890 000. L'écart, 3,9 millions d'euros par an, représente à peu près 16 % du budget annuel de la communauté des Hauts — non pas parce que la collectivité les percevait, mais parce que c'est l'ordre de grandeur qui a quitté l'économie locale, et qu'il se compare mal à une ligne de subvention.

Un dernier point retourne le premier discours, et il faut le poser aussi franchement. Les 1 776 euros sont un salaire d'entrée sans qualification ; la filature en avait d'autres. Un régleur de métier à métier, en 1983, était payé 4 480 francs, soit 2 186 euros de 2026 — au-dessus de la grille d'embauche d'un scieur de tête, qui est aujourd'hui le poste le plus qualifié de la production à Vaubernier. À qualification comparable, quarante-trois ans n'ont presque rien changé : il faut trois ans d'ancienneté à la scierie pour repasser devant.

Ce que ni l'un ni l'autre ne dit

Les 168 femmes. La filature employait majoritairement des femmes ; la scierie emploie trois femmes sur trente-quatre. Le remplacement dont on parle depuis quarante ans n'a pas seulement changé de volume et de salaire : il a changé de population, et aucune des deux versions ne l'énonce.

C'est le seul point sur lequel ce dossier prendra parti : ce n'est pas un détail sociologique. C'est le fait le mieux documenté des deux comparaisons, et le moins cité.

Il y en a un second, moins visible, et qui porte sur l'avenir plutôt que sur le passé. Les trente-quatre emplois de 2026 sont adossés à un volume de bois exceptionnel : les 300 hectares d'épicéa scolytés de la Sylve-Noire, sortis en cinq ans sur les 2 900 que compte le massif. C'est un stock qu'on liquide, pas une ressource qu'on renouvelle — et la replantation qui suivra ne produira pas de bille à scier avant plusieurs décennies. La filature, elle, a tenu cent onze ans sur une matière qui arrivait par le train.

Comparer deux salaires est une opération honnête. Comparer deux emplois suppose de dire aussi combien de temps chacun devait durer, et sur ce terrain-là aucun des deux discours n'a jamais rien avancé.