Aller au contenu
L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

Le plateau, documents à l'appui

Culture & patrimoine

14 juin 1983, le dernier jour de la filature

214 salariés, dont 168 femmes. Le 14 juin 1983, la filature de La Rive-Haute a produit jusqu'à 17 h 40. Heure par heure, ce que ce dernier jour a été — registre d'atelier, cahier de production et six mémoires.

Noëlle VasseurLecture : 5 min

L'heure 17 h 40 en tres grand corps, sur fond creme
17 h 40, l'heure inscrite au registre d'atelier.

Le registre d'atelier de la filature de La Rive-Haute couvre la période de 1971 à 1983. La dernière page porte la date du 14 juin, une colonne de relevés horaires, et une ligne d'écriture qui s'arrête au milieu.

Il a échappé à la liquidation parce qu'un contremaître l'a emporté chez lui le soir même, et il est entré au fonds d'archives de la rédaction en 2019, avec le cahier de production des dix-huit derniers mois. C'est, pour cette usine, la seule source écrite qui subsiste : les registres de personnel, eux, ont disparu — et c'est cette disparition qui, quarante ans plus tard, empêche cinq anciennes ouvrières de faire aboutir un dossier.

Cet article ne dit pas ce que la fermeture signifie. Il raconte la journée, dans son ordre, à partir de trois sources qui se recoupent : le registre, le cahier de production, et six personnes qui étaient là. La lecture politique appartient aux quatre épisodes suivants du dossier.

5 h 50 — l'équipe du matin

L'équipe du matin entre à 5 h 50, comme les autres jours. Le cahier de production porte pour cette date un objectif inchangé. Rien, dans les documents, ne distingue le début de cette journée d'un lundi ordinaire.

La date de fermeture était connue depuis six semaines : elle avait été annoncée au comité d'établissement en avril, cent onze ans après l'ouverture de l'usine, en 1872. Ce que les six témoignages disent tous, c'est que la production a été tenue jusqu'au bout, et que personne n'a reçu la consigne de ralentir.

Deux d'entre eux ajoutent le même détail, qui ne figure nulle part par écrit : le vestiaire, ce matin-là, était plus silencieux qu'un lundi de reprise, et il l'est resté.

On savait. On a fait les gestes quand même. C'est ce qu'on savait faire, et il n'y avait pas d'autre manière de finir.

Une bobineuse, entrée en 1974Entretien, mars 2026
Fac-simile d'une page de registre d'atelier de juin 1983
La dernière page du registre d'atelier, datée du 14 juin 1983.Reconstitution graphique — L'Écho des Hauts

9 h 25 — ce que le cahier compte

Le cahier de production n'est pas un document de mémoire : c'est un outil de contrôle, tenu ligne à ligne, dans lequel un chiffre faux se voyait le lendemain. C'est ce qui en fait la source la plus sûre de la journée.

Il donne, pour le 14 juin, un objectif de 1 180 kilogrammes de fil et un relevé intermédiaire à 9 h 25 : 412 kilogrammes, soit trente-cinq kilogrammes au-dessus de la cadence théorique. La journée s'achèvera à 1 214 kilogrammes, 103 % de l'objectif — le meilleur résultat des onze derniers jours ouvrés, et le troisième de l'année.

Ce chiffre n'a rien d'anecdotique, et il ne se laisse pas résumer par une formule sur la dignité ouvrière. Une filature ne produit pas plus parce que ses ouvrières le veulent : elle produit plus quand les métiers cassent moins, donc quand personne ne prend de retard sur les rattaches. Le cahier enregistre neuf arrêts machine ce jour-là, contre une moyenne de dix-sept. Trois des six témoignages en donnent la même explication, sans s'être concertés : les régleurs sont restés dans les allées toute la journée au lieu de tourner entre les étages.

La salle de bobinage devait s'arrêter, comme chaque jour, après onze heures de marche.

12 h 10 — le passage de l'huissier

Le registre porte à 12 h 10 une mention manuscrite, d'une écriture différente de celle du reste de la page. Elle est la seule intervention extérieure consignée de la journée.

Deux des six témoignages la situent au réfectoire, deux autres dans le bureau du contremaître, les deux derniers ne s'en souviennent pas. Ce désaccord est conservé tel quel : quarante-trois ans plus tard, il n'y a pas de raison de le trancher.

La mention elle-même est brève et purement matérielle — un constat de présence et un inventaire commencé. Elle ne comporte aucun nom de salarié. C'est l'un des rares documents de cette journée qui ait été rédigé pour durer, et il ne dit rien de ce qui se passait autour de celui qui l'écrivait.

  • Composition graphique evoquant une piece de metal d'atelier
  • Composition graphique evoquant un escalier d'usine
  • Composition graphique evoquant un sol d'atelier
  • Composition graphique evoquant une verriere d'atelier
  • Composition graphique evoquant un cahier de production
Le bâtiment de La Rive-Haute, en cinq plans.

17 h 40 — la dernière machine

Le cahier de production s'arrête à 17 h 40. C'est l'heure qui figure sur la dernière ligne, suivie d'un total journalier qui n'a pas été reporté.

Quatre des six témoignages donnent la même heure sans avoir vu le document. Les deux autres disent « vers six heures ». C'est la seule donnée de la journée sur laquelle les sources écrites et orales concordent aussi précisément.

L'heure a une signification que le registre permet d'établir : les journées ordinaires s'y closent autour de 16 h 50. Le 14 juin, la marche a duré cinquante minutes de plus. Personne, parmi les six, ne se rappelle une consigne en ce sens ; deux disent qu'on a « fini la levée », c'est-à-dire qu'on est allé au bout des bobines engagées plutôt que de les laisser à moitié. C'est une décision d'atelier, prise sans instruction, et c'est la dernière que ce bâtiment ait enregistrée.

Il n'y a pas eu de discours. Quelqu'un a coupé, et le bruit s'est arrêté. C'est le silence qu'on a tous retenu, pas l'heure.

Un contremaître, entré en 1969Entretien, mars 2026

Deux ans. J'y suis restée deux ans. Et c'est la seule chose que les gens me demandent depuis quarante ans.

Une ouvrière du finissage, entrée en 1981Entretien, avril 2026